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Un article de Speculative-Attitude.

Vive la spéculation !

En Belgique, faire l'éloge de la spéculation relève un peu de la provocation. Et pourtant cette fonction économique est à réhabiliter, estime Carl-Alexandre Robyn, consultant spécialisé en stratégie bancaire pour les PME.

Si nous sommes tous des acteurs économiques, nous sommes aussi tous des spéculateurs. Cela est moins visible, mais tout aussi facile à illustrer. L'achat d'une maison, la vente de parts de SICAV, le choix d'une profession, le contrôle des naissances du couple, ou même l'achat d'un billet de loterie sont autant de décisions économiques qui relèvent d'une stratégie de spéculation visant le simple objectif de vivre heureux, c'est-à-dire de concilier des ressources personnelles limitées (en temps et en argent) avec des besoins nombreux et variés.

Allons plus loin: en Belgique, nous ne spéculons pas assez. Les mécanismes de création et d'échange de richesses ont été confisqués par des spécialistes: économistes, hommes politiques, banquiers ou chefs d'entreprise. D'un côté, ceux qui savent et décident; de l'autre, ceux qui exécutent. C'est regrettable. Spéculer, c'est avant tout indiquer son point de vue, ses choix, ses positions. Toutes ces informations sont précieuses pour l'ensemble de la société.

Spéculer, c'est aussi prendre des risques, celui d'un gain comme celui d'une perte. Dirigé vers des marchés, le potentiel spéculatif de tout un chacun pourrait apporter une contribution fort utile pour choisir les productions à mettre en place, les échanges, les investissements et les consommations... Comment, par exemple, gérer son temps entre son travail, sa famille, ses loisirs et ses autres activités? La difficulté n'est pas seulement liée à la recherche d'un optimum, mais aussi à l'absence de marché et de produits à négocier. Le travail à mi-temps, à tiers ou à quart de temps ne fait pas l'objet d'un marché très actif. Dommage!

Nous manquons malheureusement de marchés pour nous exprimer: des marchés faciles d'accès pour tous et sans domination de quiconque, des marchés qui révèlent les opinions des intervenants à travers les prix formés, des marchés qui confrontent librement l'offre et la demande. Bref, de bons marchés spéculatifs. Nous disposons bien d'une Bourse de valeurs, où nous pouvons acheter et vendre des actions et des obligations d'entrepri-ses. Mais pour une ressource aussi importante que notre temps, nos moyens spéculatifs sont limités.

A l'étape suivante: nous allons devoir spéculer de plus en plus. Pourquoi? Tout simplement parce que les budgets des organismes qui se substituent à la spéculation sont en train de "craquer": santé, éducation, travail, agriculture, partout où les marchés sont protégés par une administration centrale et financés, souvent à leur corps défendant, par les contribuables ou les consommateurs, partout il y a, ou il y aura, remise en cause de ces protections.

Moins d'Etat protecteur: le slogan est à la mode. Son corollaire est moins souvent énoncé: moins de protection, cela signifie davantage de risques. Prendre des risques est obligatoire dans un monde incertain. Mais producteurs et consommateurs de biens et de services jusqu'à présent "administrés" se retrouvent fort démunis lorsqu'ils sont mis face à leurs propres risques. Ils n'ont pas l'habitude. Ils ne savent pas gérer leurs risques et décider seuls de leurs initiatives de consommation, d'investissement ou d'échange. Les marchés spéculatifs sont là pour résoudre ce problème. Autrement dit, pour replacer tous les acteurs au centre du jeu économique.

En Belgique, faire l'éloge de la spéculation, c'est faire acte de provocation. Normal: le mot évoque immanquablement les profits exorbitants ou les scandales immobiliers. Il serait pourtant stupide de réduire la spéculation à un vulgaire synonyme de "magouille". Un coup d'œil dans Le Petit Robert rappelle que le latin "speculari" signifiait "observer". S'informer, au lieu d'agir à l'aveuglette, c'est aussi cela savoir spéculer.

De quoi demain sera-t-il fait? Le dollar va-t-il monter ou descendre? Dois-je stocker trente kilogrammes de café dans ma cuisine par crainte d'une pénurie et donc d'une flambée des prix? Faut-il installer une chaudière au gaz ou au fuel dans ma maison? Ou le tout-électrique? Faut-il se constituer aujourd'hui une épargne-pension ou bien est-il préférable de placer cet argent sous une autre forme? Mon fils devra-t-il devenir fonctionnaire ou se préparer à travailler dans le secteur privé?

La spéculation est tout à la fois un art difficile et une activité de bon sens. Le dicton populaire qui conseille de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier résume au fond toute stratégie de spéculation: spéculer, c'est assumer des risques en les gérant au mieux pou r les minimiser, autrement dit en les diversifiant. Si je gagne ici, je peux perdre un peu là...

Une leçon de spéculation tiendrait en six points. Il suffit d'avoir à l'esprit les courses de chevaux ou l'évolution du dollar pour en suivre les étapes.

1.Se former pour comprendre le système sur lequel vous allez agir (le monde des courses, le système monétaire international).

2.S'informer pour connaître l'état des variables du système (les performances passées des chevaux, les variations récentes des monnaies).

3.Prévoir l'évolution du système si vous n'agissez pas (y a-t-il des courses demain, les dollars dont j'ai besoin aujourd'hui seront-ils plus chers demain?)

4.Anticiper l'évolution du système lorsque vous agirez (si je joue gros sur tel cheval, je fais baisser sa cote; si j'achète massivement du dollar, je fais monter son cours).

5.Prendre position en diversifiant les risques (différentes courses, différents rapports; je joue l'or à la baisse et le dollar à la hausse).

6.Rester en alerte pour ajuster votre position à l'évolution du monde et à vos objectifs personnels (ai-je intérêt à changer mes gains du tiercé en dollars?)

Tout cela relève-t-il de l'utopie? Pas du tout. Aux Etats-Unis, M. et Mme Tout-le-Monde participent déjà activement à l'animation de nombreux marchés spéculatifs de produits financiers, de matières premières, de denrées agricoles, etc.

De ce côté-ci de l'Atlantique, tout un secteur de l'économie, l'agriculture, commence à se frotter aux mécanismes des marchés à terme, type même des marchés spéculatifs, au fur et à mesure que les protections instaurées dans le cadre de la politique agricole européenne se lézardent.

Bien sûr, cela reste encore et surtout l'affaire de professionnels. Les Belges deviendront-ils un jour des spéculateurs à part entière, assurant cette fonction économique avec agilité et plaisir? La belle forme qu'affiche la Bourse des valeurs mobilières le laisse penser. Mais il faudrait que s'ouvrent ou se développent de nouveaux marchés. Ce sera long et lent. Mais ne désespérons pas.


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